Artistes 2019

Delta, Futura & Mode 2 : DeFuMo


Ensemble, comme depuis leur projet collaboratif à Modena en 2000,  ces artistes internationaux vont se réunir sous le nom de DeFuMo, une formation artistique qu’ils remettent de temps en temps à l’ordre du jour, où leurs styles, origines et histoires collectifs formeront une alchimie qui sera le mot d’ordre de Street Art on the Roc pour eux cette année.

FUTURA (New York)

La venue du New Yorkais Futura lors du prochain Street Art on the Roc tient de l’événement. L’artiste est rien moins qu’un des précurseurs de la peinture de rue, à laquelle il s’adonne dès ses quinze ans, en 1970. Ce « writer » historique n’a depuis lors cessé de creuser son sillon plastique, avec une approche singulière et radicale, misant sur une abstraction essentiellement basée sur la lettre, au sein d’un mouvement artistique plus vaste incluant Jean-Michel Basquiat, Keith Haring et Julian Schnabel. Depuis près de cinquante ans, son influence sur la culture Street demeure phénoménale : il a collaboré avec les Clash, travaillé avec Nike et pour la campagne historique « Ticket Chic-Ticket Choc » de la RATP, ou tout récemment avec Louis Vuitton à la Fashion Week. Il a été le premier à apposer des logo de marque détournés sur un T-shirt, et a largement contribué au développement du versant mode du street art. Il sera exposé au Louvre cette fin d’année.

Futura – Leonard Hilton McGurr pour l’état civil – a aussi été parmi les rares « writers » new-yorkais à voyager en Europe. Pour lui, le graffiti puise ses racines dans les années 70, « une ère politique » avec ses mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam, comme un moyen d’expression simple, essentiellement destiné à revendiquer un territoire. C’est la décennie 80 qui fera émerger cette culture urbaine, associée au naissant hip-hop, dans l’espace public. « Il y avait cette sorte de nouveauté, cette culture qui était désormais exposée y compris devant une audience blanche », se souvient-il.
Futura a développé un univers visuel dans lequel il semble avoir maîtrisé et figé la spontanéité elle-même, la géométrie des formes n’étant troublée que par la folie des couleurs, et restant entièrement sous-tendue par le mouvement et le son. L’éclectisme du plasticien parcourt son œuvre et reflète son appétence pour tout ce qui est nouveau, ainsi que sa soif d’expériences de vie – il a été dans la Navy pendant quatre années, d’où il est ressorti marqué par les technologie, qu’il intègre à son travail. À 63 ans passés, Futura se fait plus rare sur les scènes mondiales, ce qui singularise encore sa future œuvre à La Karrière®. Un événement que l’artiste compte placer sous le signe de la transmission. Qui de plus légitime que lui pour s’en charger ?

MODE 2 (Berlin)

Ne dites pas à Mode 2 qu’il est une légende, que son style né dans les années 80 continue d’inspirer les plus grands street artists. Il répondra toujours qu’il a simplement été « au bon endroit, au bon moment », c’est à dire à Londres puis Paris où il a été parmi les précurseurs à décliner ce que les « writers » faisaient depuis quelques années à New York. : des grafs. Loin de voir une simple signature, plus ou moins esthétique, dans ceux-ci, Mode 2 les décrypte avec une sagacité de médecin. « Le tag, le plus petit dénominateur commun de l’écriture, enregistre le mouvement de celui ou celle qui l’exécute. Il révèle par sa taille et sa forme si il a été réalisé à partir du poignet, du coude ou de l’épaule et trahit s’il avait ou non un sens de la dynamique des lettres, du rythme et de l’harmonie. En fin de compte, vous pouvez lire comment quelqu’un danse avec les bras ou avec des lettres, en regardant la taille, la forme et la complexité de leurs tags ou de leurs touches… », explique-t-il. Le corps lui-même devient un instrument de musique, tordant et gesticulant, des tons graves du torse aux aigus au bout des doigts, évoquant les sons et les mélodies visuels, ou des corps interagissant ensemble en symphonie. Les formes des lettres et le corps ne font plus qu’un, formant des séquences rythmiques avec un début et une fin, comme une suite de pas de danse, comme un « tag » ou un « throw-up ».

Mode 2 s’est petit à petit éloigné du graf pour regarder du côté du figuratif. Né en 1967 à l’Île Maurice, Mode 2 a atteint très vite une renommée mondiale, après avoir réalisé, en 1987, une couverture pour le magazine Spraycan Art. Son petit graffeur en pleine action devient une icône. « C’était le début d’une renommée disproportionnée, qui n’a finalement pas apporté une telle reconnaissance à mon travail, mais a plutôt modifié l’attitude de certains amis à mon égard », glisse-t-il avec modestie. Mode 2 poursuit son chemin artistique dans les salles d’exposition, après s’être « un peu retiré de la peinture en extérieur », pour des raisons de santé et de vie familiale. Il décline sur des supports variés toute une palette d’humanité, à travers des personnages aux silhouettes marquées, parfois torturées, qui prennent à l’occasion des airs de peinture d’Egon Schiele. Le corps et le mouvement traversent tout son art, et Mode 2 ne dédaigne pas non plus l’érotisme.
À Villars-Fontaine, Mode 2 compte s’imprégner du labeur des hommes, dont la carrière a été l’un des théâtres, pour une création unique qu’il espère placer sous le signe de la transmission. La cinquantaine incite au regard rétrospectif et l’artiste aimerait redonner ses lettres de noblesse au hip-hop, mouvement d’ensemble qu’il trouve un brin dévoyé. « Dans la grande tradition de New York, il était mal vu de pomper un style, donc chacun poussait vers l’originalité et respectait la hiérarchie du « qui a inventé quoi en premier. Cette structure donnait un sens de méritocratie à la culture qui s’est largement perdu », estime-t-il.

DELTA (Amsterdam)

Le néerlandais Delta, alias Boris Tellegen porte le graf vers l’abstraction, et la géométrie. D’un plan, il fait émerger des structures dans l’espace, qu’il peut aussi superposer comme des couches pour faire émerger des objets extraordinaires, en relief. Logiquement, il déploie aussi ses talents dans des installations in situ qui lorgnent vers le futurisme et la robotique.
Né en 1968, il a commencé à graffer dès 14 ans, à Amsterdam, s’inspirant du travail, notamment, d’un certain Futura 2000, à New York. Le jeune homme intègre rapidement l’Université Technique de Delft pour des études de design industriel. Le graffiti et le design fusionnent dans les lettrages 3D qui deviennent rapidement sa signature, Delta faisant littéralement émerger des objets des murs qu’il peint. Il franchit un cap vers l’abstraction et les constructions fantasmagoriques, les lettres devenant simples formes, en réalisant des pochettes de disques, pour la scène électronique émergeante, notamment pour DJ Vadim. En 1998, il expose pour une galerie à Houston, qui lance vraiment sa carrière à l’international.

Depuis plus de de trente ans, Boris Tellegen a cherché à transcender les limites des murs en les annexant, en les déconstruisant et en les recomposant, pour finalement les ignorer dans ses installations plus récentes. Il s’amuse toujours à perturber notre perception de la surface et de l’espace par la constante fluctuation de son travail. « S’il y a un thème récurrent dans mon corpus durant ces trente années, ce sont les murs et comment dépasser leurs frontières », détaille-t-il. L’homme explique volontiers créer des « paysages industriels isométriques » qui, regardés frontalement, apparaissent plats mais s’animent et se précisent dans l’espace tandis que le spectateur tourne autour d’eux, modifiant son point de vue.
« L’humanité est animée par une foi inébranlable dans le progrès, où la technologie moderne et une croissance constante nous mènent vers un monde meilleur. Mon travail explore un devenir différent, où les forces mécaniques déclenchées développent leurs propres structures et leurs propres esprits. Cette fascination s’est formée dans les années quatre-vingt, lorsque la rue est devenue ma toile, alors que je commençais à écrire des graffitis sous le pseudonyme de Delta », précise-t-il.
Delta a beaucoup exposé dans des galeries, institutions et musées européens, nord-américains et australiens., récemment au MIMA, de Bruxelles, aux Abattoirs à Toulouse), à l’Amsterdam Museum (NL, 2015) et au Palais de Tokyo à Paris.

Romain FROQUET (Paris)

Artiste peintre, autodidacte, Romain Froquet inspiré par l’art tribal, a su faire glisser ses premières tendances figuratives vers un monde plus abstrait. Celui des lignes et des volutes qui peuvent symboliser le végétal. C’est justement la thématique de son Urban Tree, une fresque gigantesque qu’il va réaliser pendant le festival.
Cinq mètres de haut, douze de large, on est carrément dans le panoramique, ce qui va amener Romain Froquet à occuper tout l’espace et à réaliser une dizaine de ses Urban Trees. Une création unique que l’artiste veut inscrire dans le respect de la carrière et de son environnement. « Il s’agit d’arbres stylisés, à l’aspect totémique, un motif récurrent dans mon travail. Il me permet de matérialiser le côté végétal de ma ligne. Ce symbole est pour moi la jonction parfaite entre le caractère organique de la vigne qui entoure le site et le caractère minéral de la pierre de Comblanchien avec sa teinte particulière un peu rosé et cet effet marbré. »

Originaire de Villeurbanne, à 18 ans, en 2000, Romain s’installe à Paris et intègre le collectif d’artistes du 9ème Concept, qui va le révéler. Avec eux, il travaillera sur des projets avec des marques comme Desperados ou Rossignol et réalisera deux peintures au plafond du Printemps Haussmann à Paris. En 2015, il sort sa première monographie, Racines, une étape dans ses années de travail et de réflexion à travers ses rencontres et son goût pour les voyages. Progressivement, son œuvre évolue. Toujours inspiré par la calligraphie chinoise, l’art ethnique et le manga, il grandit avec les oeuvres de grands peintres comme Jean-Michel Basquiat, Hans Hartung, Sol LeWitt ou Piet Mondrian. Ils l’accompagneront vers l’abstrait. Alors Romain ne gardera que l’essentiel : l’oeil, miroir de l’âme, la porte, signe d’ouverture, et l’arbre, image de la vie humaine. Des symboles auxquels il tient et qu’il va concevoir dans son atelier. Des œuvres qui vont réapparaître lors d’expositions ou sur des façades dans le monde, comme à Dijon, Paris à la galerie Joël Knafo, Marseille, Londres, Houston ou Miami. Ainsi est né ce projet Urban Tree que l’on va découvrir cet été à Villars-Fontaine.
L’œuvre de Romain Froquet est faite de lignes végétales, de contours sur lesquels se posent des couleurs pastel comme un feuillage polychrome. Des arabesques qui semblent en mouvement et qui nous attirent agréablement vers les profondeurs déclenchées par la gestuelle de l’artiste.

SEA 162 (Madrid)

Basé à Madrid, le peintre Alonso Murillo Gil, alias SEA 162, a commencé sa carrière artistique en découvrant le graffiti en 1998. Depuis, il ne cesse de développer son art en ville et à la campagne. Des œuvres, souvent monumentales, qui peuvent aussi bien représenter la nature et ses animaux que des scènes psychédéliques, des atmosphères et des rêves de la nuit. Sur la roche de La Karrière®, il nous offrira toute une légende.

Trois superbes loups bondissant vont bientôt traverser la carrière, un hommage pictural de l’artiste madrilène rendu aux autochtones. « Le loup est présent dans le patrimoine local des villageois de Villars Fontaine et de Morey Saint Denis, surnommés les loups et l’animal apparaît sur les armoiries de nombreux villages. » Pour la petite histoire, on dit qu’après la révolution, une vache, étrangère à la commune, surprise à brouter dans les jardins potagers de Morey-Saint-Denis, fut tuée et mangée par ses habitants. D’où leur sobriquet, les loups, partagé ensuite avec leurs voisins. Sur un front de taille, cette fresque monumentale s’inspirera des peintures rupestres de la célèbre grotte Chauvet et livrera son message : « Ce tableau représentera la vision que nous avons de notre environnement, de comment il a changé et comment nous devrions en prendre soin pour qui ne disparaisse pas. » Les loups de Sea 162 vont naître en milieu hostile. L’artiste va devoir peindre sur une paroi accidentée, pleine de cassures et de trou de forage. Une première pour Villars, mais pas pour lui qui maîtrise la situation. Déjà l’an dernier, dans une carrière de granit gris, à Collado Villaba, dans ses montagnes, proche de Madrid, là où il vit, Alonso a peint le loup boiteux, le loup Lobo, la légende de cette région.
Après des études dans des écoles d’art, de commerce et d’anglais, SEA 162 a crée sa propre société de design, de décoration et d’événement. Au cœur des villes et de sites naturels il sait peindre la nature et ses animaux, en harmonie avec leur milieu. En Europe, lors de festivals de musiques électroniques et psytrance, il propose des performances, des décors et des peintures psychédéliques. « Depuis que j’ai commencé à dessiner, j’ai toujours cherché différentes manières pour m’exprimer et représenter ma perception du monde en combinant ma peinture avec des supports audiovisuels intégrés dans l’environnement. »